1 an de photographies Gilets Jaunes à Lyon

Pour commencer :

Mon Histoire avec le mouvement des Gilets Jaunes commence avec cette photographie argentique couleur, prise lors de l'une de leurs premières manifestations.

Color 25.jpg

Elle fut prise par hasard, lorsque le cortège des Gilets Jaunes passa près de moi, vers Guillotière. J'assistais alors à une scène violente ; les agents de la BAC, après avoir bloqué la route des motards manifestants, et de ce fait, après avoir bien échauffé les esprits, procédèrent à une interpellation parmi ces derniers. Evidemment, la situation dégénèra.

Color_4444444_modifié.jpg

Sur la photo à gauche, les Streets-Medics tentent d'intervenir.

A droite, une semaine plus tard, les motards expriment leur indignation.

Color 19.jpg

Je n'étais pas particulièrement renseigné sur le mouvement des Gilets Jaunes à l'époque. Les seuls informations que j'arrivais à obtenir sur cette mobilisation d'un nouveau genre provenaient principalement des quelques vidéos qui tournaient sur les réseaux sociaux et que j'arrivais à entrevoir.

Des vidéos de plus en plus nombreuses, qui témoignaient d'une montée en puissance de la contestation mais également d'une violence dont certaines classes sociales n'avaient pas l'habitude de subir : la violence, dite légitime et monopolistique, des forces de l'ordre et celle de la longue répression politique qui allait s'en suivre. Celle à laquelle j'ai assisté avec ces motards.

Voulant voir et vivre ce qui arrivait vraiment, c'est à dire ne pas baser ma perception du mouvement sur seulement quelques événements auxquels j'aurais assisté par hasard, et me sentant en confiance avec mon expérience dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, je me décide donc à prendre mon appareil photo argentique et à aller à la manifestation prévu le jour même, le 16 décembre 2018 pour rejoindre des amis.

J'arrive en décalage par rapport au cortège qui avait déjà entamé sa marche, une occasion parfaite pour ce fondre dans le mouvement et commencer à poser mes yeux sur les corps, à pencher mes oreilles sur les paroles, et prendre des clichés.

Que de surprises.

Des citoyens de tous horizons. De toutes les pensées.

La première discussion que j'entends, pour donner un exemple, se déroule entre un jeune, arborant son drapeau des Jeunes Communistes et une personne âgée qui n'avait pas l'air d'avoir beaucoup d'affection pour le rouge.
Ils se sourient mutuellement, échangent leurs points de vues calmement et se mettent à chanter les mêmes slogans le moment venu. 
C'est alors que je ne me demande qu'à moitié pourquoi les médias n'arrivent pas à saisir et montrer ce genre de moments.

Je retrouve mon petit groupe d'amis et nous décidons de suivre le cortège qui se dirige vers Hôtel de Ville Louis Pradel.
Le cordon de manifestants s'arrête, avant d'arriver sur la place de l'Opéra. Il fait maintenant face à un autre cordon de police, mais cette fois-ci composé essentiellement d'agent de la BAC.

 " Mais ils sont formés pour ça au moins ? " 

Non.

Je me détache de mon groupe d'ami.e.s qui reste à l'arrière de la foule. Je glisse par l'un des trottoirs et file en direction de la tête du cortège. Je décide de me poser contre un bâtiment avec d'autres photographes et médias, pour ne pas être pris au piège entre les deux camps. Acculé sur le côté, nous regardons la tension commencer à monter au travers de nos objectifs.


Hués, insultes, et quelques projectiles fusent en direction des BACeux qui refusent de laisser les manifestants accéder à la place, sans se justifier. Eux-mêmes d'ailleurs ne comprennent certainement pas ce qui motive les ordres auxquelles ils sont tenus d'obéir. Les agents en question commencent à répondre aux insultes et jouent la carte de la provocation. Les affrontements des Actes précédents auront apparement laissés leurs stigmates sur les forces de l'ordre, celles-ci ayant abandonnées leur calme et leur sang froid de rigueur dans ce genre de situations.

Je me pense et me sens alors en sécurité. Je ne suis pas au milieu, mais sur le côté avec d'autres photographes et d'autres manifestants. Les quelques projectiles ne viennent pas de derrière moi, et je ne fais pas face aux boucliers.
J'en profite donc pour essayer de faire une photo du cordon de la BAC. Je m'attarde particulièrement sur un des agents qui, depuis que je je le regarde, ne cesse de m'observer, et me pointe de temps à autres avec son LBD (flashball).

" C'est pas très grave : il voit bien que j'ai un appareil photo et que je ne suis pas du coté des "casseurs". Il veut surement mieux voir ce que j'ai dans les mains, c'est normal."

C'est alors que j'entend une détonation, qui me crispe immédiatement. Grenade. J'ai à peine le temps de remonter mes bras vers mon visage que j'entends une nouvelle détonation. Douleur. Mon coude gauche ne répond plus.

Je viens de me prendre un tir de Lanceur de Balles de Défense.

Aucune sommation. Aucun discernement de la part de cet agent de la BAC qui ma délibérément visé.

J'entends les gens hurler "ATTENTION ILS CHARGENT" à peine l'impact reçu.

Je me retourne, me tenant le bras, serrant les dents, pour tenter de partir sous le bruit incessant des balles en plastique et des palets de lacrymo fusant de toutes parts. Mais je suis pris dans un mouvement de foule. Je tombe. On me marche dessus. Quelqu'un me relève et disparait aussitôt.
Je continue dans une ruelle où la majorité de la foule s'est engouffrée. Elle mène à un petit croisement, alors je prends immédiatement à droite. Je ne sais même plus où je suis alors que je connais bien ce quartier. En me retournant une nouvelle fois, j'aperçois au milieu de ce croisement une voiture sans permis et quelques personnes qui fuient en direction de la rue opposée. Je vois alors passer un tir de grenade lacrymogène qui casse la vitre passager et commence à faire bruler la voiture.

Le tir tendu avec les lacrymogènes, il parait que c'est illégal.

Il parait.

Toujours au niveau de ce croisement, certains manifestants se mettent à monter les barricades. Ils jettent des poubelle et des barrières métalliques au sol pour ralentir le groupement de la BAC arrivant en direction du croisement.

 

Non sans peine, les agents finissent par passer le croisement et à faire reculer l'ensemble des manifestants.

A ce moment là, entre la douleur et l'adrénaline, mon cerveau et mon corps commencent à être perdus. Sidéré, j'ai énormément de mal à réagir.

"Mettons-nous sur le côté et laissons passer la police. On a rien fait. On a rien à se reprocher" 
 

Je suis sans hésiter un jeune couple qui se colle au mur des bâtiments avec d'autres manifestants, les mains en l'air malgré leurs yeux rouges et leur toux profonde.

Le cordon de la BAC arrive à notre niveaux, j'essaye de leur dire que je viens de me prendre un tir de Flashball, que j'ai besoin d'aide. A ce moment la, quelques agents ce détachent du cordon et viennent en notre direction.

Le premier me prend par le col, me fait faire quelques mètres en me mettant des coups avec son LBD au niveau de mon appareil photo et de mon ventre, me jette par terre tout en me pointant :

" Barre toi sale merde "

Je n'arrive plus à serrer les dents, le choc de cette nouvelle chute commence à me faire hurler de douleur.
Cette fois-ci, mon appareil n'aura pas tenu plus longtemps : l'optique est cassé, le boitier grand ouvert, et la pellicule exposée à la lumière. Toutes mes photos disparaissent.

Ils auront aussi réprimé mon art.

Je me relève à moitié et sans même avoir le temps d'interpeller ou d'insulter cet agent, je vois celui-ci commencer à frapper le couple qui se tenait à mes côtés.

Je revois encore cette femme se prendre des coups pour protéger son copain. 

Le cordon se remet à bouger et je décide de courir dans une autre ruelle, où cette fois-ci il n'y a personne. Je vois la BAC remonter l'autre rue et disparaitre dans le chaos qu'ils ont volontairement créé. Je suis en sécurité ?

Je m'affale par terre, je n'en peux plus. 

J'ai mal, j'ai froid, je n'arrive plus à bouger tellement mes jambes tremblent, à l'identique pour mes mains quand j'essaye de prendre mon portable et de téléphoner à mes amis pour savoir s'ils vont bien, 

 

Je suis seul.

Mais la chance finit par me tendre la main.

Plus particulièrement la main d'un groupe de Street Medic qui passait dans la ruelle et qui se sont rués sur moi. 

Ils ont réussi à m'amener plus loin et à me faire retrouver mes amis. Ils m'ont apporté les premiers soins comme ils ont pu et m'ont enroulé dans une couverture de survie. Les pompiers ne pouvaient pas accéder à notre zone. Les Street Medics étant débordé et n'étant pas cloué par terre je prend mon courage à deux mains. Avec l'aide vitale de mes amis, je me dirige vers les urgences les plus proches, le Centre Hospitalier Saint Joseph Saint Luc à seulement 2 petits kilomètres.

Je ne vous ai jamais recroisé à Lyon. Le choc de ce moment rend vos visages flous. Mais il ne se passent pas une manifestation sans que je ne repense à vous et à toute la gratitude que j'ai envers vous.

Merci.

En arrivant aux urgences, je suis pris assez rapidement en charge. Mais quel fou rire lorsque je rentre dans la salle d'attente et que je vois un groupe de policier au chevet d'une de leurs collègues, blessée au pied par un ... tir de lacrymogène !


Nous étions tous ridicule à ce moment là.

J'ai tenté de discuter avec les policiers présents pour essayer de comprendre comment nous, en tant que citoyens, nous nous étions retrouvé là et que la situation était tout de même assez cocasse. Mais ceux-ci ne me répondront finalement qu'avec des visages froids et des yeux baissés.

Je suis resté plusieurs heures aux urgences. Je n'étais pas le seul à avoir eu des problèmes avec la police ce jour là.  

Deux ados c'étaient fait matraqué au niveau du visage, alors qu'ils n'étaient pas manifestants. Leurs crimes ? Avoir gueulé sur le groupe de flics qui tabassaient un étudiant devant eux. Un autre jeune lui, s'étaient fait érafler la joue par un tir de LDB, 
alors qu'il courait, dos aux policiers. Sans rien avoir à se reprocher.

Pendant ces échanges la télé, en fond sonore, dégurgite du BFMTV. Policiers, et leurs victimes, tous se rendent compte qu'ils tiennent un discours et diffusent des images loin de la réalité du terrain. 

Nous débattons, sur la responsabilité des médias, sur nos envies et nos idées de sociétés, sur les luttes de chacun.e. Un historien spécialiste de l'Amérique Latine se joint à notre conversation et nous explique certains luttes internationales. Nous ne partageons pas tous la même vision politique ou économique, mais au sein de ce grand groupe d'une quinzaine de personnes, à cet instant, l'échange et l'écoute sont de primes. 

A plusieurs reprises le personnel de l'hôpital viendra d'ailleurs nous voir pour nous demander de baisser d'un ton. Mais pris dans nos échanges, nous en oublions nos douleurs.

Que de rires.

Je retrouvais à nouveau la même sensation que lorsque j'entendais le jeune communiste et son ainée discuter.


Je finis par sortir des urgences environ six heures plus tard, toujours épaulé de mes amis et avec, dans ma tête et mon coeur, de nouveaux camarades.

Je resterai en ITT pendant environ un mois, sans pouvoir bouger ni mon bras et ni ma main gauche. Moi qui suis gaucher et qui passe mon temps avec des appareil photos ou vidéos, la farce prenais tout son sens.

Je garderai ce qu'on appel des "douleurs fantômes" et des crampes à répétitions pendant presque un an.

 


Je n'ai pas envie, ici, de faire une analyse du pourquoi, du comment, de la question des Gilets Jaunes ou même de la question des différentes répressions. Loin de moi l'envie de passer pour un quelconque martyr, surtout quand on voit ce qui arrive week-end après week-end. Toutefois, je ne suis bien évidemment pas opposé à avoir des débats de fonds sur ces sujets : il faut pouvoir désormais profiter de la quantité d'informations maintenant accessible pour nous faire accéder à d'autres points de vues.

Je souhaitais simplement poser par écrit, une bonne fois pour toute, cette journée qui restera gravé dans ma tête et dans ma chair.

Celle-ci est en définitive la pierre angulaire de cette nouvelle volonté qui m'anime aujourd'hui, et dont ce site est la continuité  : 

Photographier des mouvements sociaux et diffuser une multiplicité de points vues au service du bien commun.

 

La démarche artistique

Suite à cet événement, ma démarche artistique fut complètement modifiée.

J'avais besoin de retrouver une forme de quiétude et de distance vis à vis de ce moment. Une fois rétabli je suis donc reparti en manifestation, non sans appréhension, mais en étant dans une nouvelle dynamique.

La photo de reportage implique très généralement l'utilisation de courte focales. C'est à dire d'objectifs qui permettent d'être au plus près de l'action tout en ayant une image la plus "grande" possible. Les personnes participant à des rassemblements ou des manifestations ont l'habitude de voir des nuées de photographes ce ruer sur le moindre incident. De base je n'affectionne pas cette démarche malgré l'impact qu'elle peut avoir. Je décide donc d'assumer totalement ma position : en plus de ma volonté de vouloir retourner progressivement dans les endroits de tensions, j'ai décidé de partir sur des longues focales. Cela m'a permis d'avoir des cadres plus serrés et de pouvoir prendre de la distance par rapport à mon sujet, de lui laisser son intimité et d'essayer de me fondre le plus possible dans le décor afin que son comportement soit le moins possible influé par mon appareil, tout assurant au mieu ma sécurité. Je ne sort désormais plus sans mon équipement : casque "PHOTO" dans les tous les sens, masque à gaz, lunettes de protection, genouillère, et bien sûr coudières. Ironiquement à l'heure actuel ces équipements sont considérés comme des " armes par destinations " et sont donc confiscables. Ce qu'en retour nous considérons ici sur ce site, comme du vol caractérisé.


 

Color 24.jpg

Je vadrouille donc de manifestations en manifestations. Je pose mon regard instinctivement sur des moments.

Je regarde d'abord avec mes yeux. Je choisis ainsi naturellement et inconsciemment le meilleur l'axe ; celui qui me semble le plus esthétique.


 

Color 77777_edited.jpg
11062019-série9052.jpg

Au fur et à mesure, je re-découvre Lyon et prends plaisir à mélanger son architecture si particulière aux corps, pour recadrer, réagencer, recomposer, l'espace, une nouvelle image, une seconde dimension.

En étant plus éloigné de mes sujets, je maitrise mieux le "flou de bougé". Les actions et le mouvement se fige. Le temps s'arrête.

Color 16.jpg
.jpg

Les notions d'équilibre des masses, de couleurs, de compositions, se réinventent d'elles mêmes. Et quoi de mieux qu'une ville remplit de panneaux et de feux de circulation ?

11062019-série9046.jpg

Je bascule progressivement au noir et blanc. J'expérimente. Et je développe moi-même mes pellicules.
Les résultats sont nettement différents de ceux de laboratoires. Mais une autre esthétique s'en dégage. Chimiquement imparfaite, elles ressortent usées, ternis, contrastés, et reflètent l'âme de la rue qu'elles ont capturé.

_edited.jpg
17092019-série12176.jpg

Pour finir la boucle, je décide pour les 1 an du mouvement de retourner sur un objectif courte focale et d'être au plus près de l'action. 
J'arrive à retrouver une certaine quiétude dans ces images en évitant encore les flous de bougé et en laissant de la distance avec mes sujets.

1an-22.jpg
1an-10.jpg
1an-8.jpg

Voilà pour ce petit résumé de ma démarche. Je pourrais rentrer bien plus en détails, mais le but est tout de même de faire un texte digeste et compréhensible. Merci à toi d'avoir pris le temps de lire & regarder.

N'hésite pas à aller voir les photos dans la galerie ci-dessous.