COVID-19

08/04/2020 par Gauthier

Cela ne vous aura certainement pas échappé, aujourd’hui l’espace médiatique est saturé par le Covid-19. A de rares exceptions prêts, épidémiologistes, experts et ministres enchainent les allocutions pour répéter inlassablement la même consigne : Restez confiné ! Les informations ne sont pas très rassurantes, et au fil des tâtonnements de l’équipe de communication d’Emmanuel Macron, on s’habitue lentement, et bien malgré nous, au climat anxiogène qui s’installe dans nos foyers, en ces temps de crise.

 

Les médias parlent de la même chose, et font avec les informations auxquels ils ont accès. Ils relayent les déclarations officielles, explorent les différentes pistes pour endiguer la pandémie, déchiffrent les statistiques, et surtout, ils combattent les fake news. Rien d’anormal jusqu’ici, à ceci prêt qu’aujourd’hui, et depuis maintenant 28 jours, nous journalistes, travaillons à domicile, en télé-travail. Il manque donc une part cruciale à notre métier. L’investigation et le travail de terrain, sont quasi-inexistants. Comment couvrir un événement sans pouvoir recueillir sur place les témoignages de celles et ceux qui se battent pour sauver des vies ? Difficile question à laquelle on nous répond assez simplement : Restez confiné ! Mais lorsque la crise sera passée, lorsque nous regarderons en arrière, n’aurons-nous aucune photos sur lesquelles baser notre imagination ? Devrons-nous nous souvenir de cet événement sans savoir ce qu’il s’est tramé derrière les murs des hôpitaux ? Comment le personnel hospitalier a vécu les événements ? Et quels étaient leurs moyens ?

 

Des images à l’intérieur des hôpitaux il y en a, en Chine. De leurs constructions en dix jours, jusqu’aux salles aménagées aux dimensions vertigineuses. Mais sur ces questions, les journalistes Français sont sur la touche. Et pour cause, lorsqu’on envoie un mail au service presse de l’AP-HP (Hôpitaux de Paris) pour demander à réaliser un reportage ou des interviews, sans même être au contact des patients, voici la réponse que l’on reçoit :

« Bonjour, Merci de votre proposition mais pour le moment, nous n’autorisons aucune venue dans nos 39 établissements et ce depuis 2 semaines. Bonne journée »

 

Heureusement, l’information continue à circuler, mais au détriment du circuit traditionnel. Je ne m’attendais pas un Time Lapse du montage de la tente, faisant office d’hôpital militaire à Mulhouse (30 misérables places), mais j’espérai au moins que les images d’intérêt public qui ont circulé sur les réseaux sociaux, auraient plutôt été révélés par des professionnels de l’information. Masques périmés, blouses effilochés, manque crucial de gels hydroalcooliques, les images des soignants et soignantes en sacs poubelles choquent. Et les vidéos de leurs mains, rouges sang, irritées par les lavages incessants, inquiètent. Mais ces images sont amateurs. Elles ne viennent pas de nous. On ne cesse de nous répéter : « Il ne faut pas engorger les services hospitaliers », « Il faut limiter par tous les moyens les risques de propagation ». Alors soit. Je suis resté chez moi. Pendant plus de trois semaines. A scruter les informations depuis ma pauvre connexion internet, et mon minuscule logement parisien. Mais ayant déjà attrapé le Covid-19 juste avant le confinement, et ne présentant donc plus aucun symptômes depuis longtemps, je m’impatiente devant mon ordinateur. Faut-il sacrifier l’investigation et l’accès à l’information face à un gouvernement visiblement débordé et accumulant les déclarations contradictoires ? Faut-il se contenter des affirmations de nos dirigeants, qui dans une performance rhétorique ont annoncé un confinement national, sans même en prononcer le mot. Un matin, je ne me sens plus confiné, mais assigné à résidence, maintenu dans l’ignorance. Je n’ai que des chiffres. Et plus le décompte des décès s’envole, plus il semble s’éloigner lentement de la réalité. Comme si l’empathie humaine ne pouvait faire la différence entre 9 000 morts, et 10 000.

 

Alors cette réalité je suis allé la chercher. J’ai pris mon carnet de note, mon dictaphone, du désinfectant, et un masque ffp3 imbibé de lacrymo, qui trainait dans ma chambre depuis une des dernières manif contre la réforme des retraites. J’y avais justement déjà croisé le personnel hospitalier et les urgentistes en grève. La mission était simple : aller à la rencontre des soignants pour comprendre de l’intérieur et à leur échelle, comment eux, vivent cette crise mondiale.

 

Premier constat, on rentre dans un hôpital comme dans un moulin. Les hauts murs qui nous séparent de nos sauveurs de tous les jours ne font office que de dissuasion. Je ne me suis évidemment pas présenté à l’accueil des urgences, pour éviter le poste de sécurité. J’ai plutôt opté pour la très simple - mais fructueuse - technique du « faire le tour ». C’est après 3 minutes de marche, sous les premiers vrais rayons de soleil de l’année, qu’un portail grand ouvert s’est offert à moi. Sans demander mon reste, je m’engouffre dans ce territoire à l’écart du monde en clandestin et brave l’interdit. Quelques minutes s’écoulent, la sécurité m’aperçoit au loin, mais je fais déjà parti du décor ; rien ne se passe. J’aperçois alors un groupe de soignants en extérieur et les interpelle pour leurs poser quelques questions, en précisant ne pas vouloir les déranger dans leur travail. Ils et elles ne portent pas de masque, et touchent poignées de porte et interphones sans gants, mais surtout, sans une once d’appréhension. La pandémie semble paradoxalement bien loin, comportement qui me fait relativiser immédiatement ma récente paranoïa d’hypocondriaque. Je suis accueilli avec surprise mais sourire. On m’invite à me diriger vers le bâtiment des soins, tandis qu’on m’indique le chemin le plus court pour croiser des soignants au contact des malades. Nous convenons de nous retrouver à 13h30, avec d’autres membres du personnel plus à même de répondre à mes questions, pour pouvoir échanger sur la gestion de la crise par la direction de l’hôpital.

 

J’avance ainsi dans ce dédale de couloir labyrinthique jusqu’à croiser un premier groupe de femmes, peu propices à s’exprimer sur leurs conditions de travail sans l’accord de leur hiérarchie, et ce, même de façon anonyme. Je continue donc mon chemin, jusqu’à croiser Frédéric et Samantha (tous les noms ont été changés) jeunes et souriants, qui ont quelques minutes à m’accorder. Ils portent tous les deux des masques mais me signalent que si je n’ai pas de symptômes, rien ne sert de porter le mien. J’allume mon dictaphone et commence mes questions. Frédéric est kiné. Habituellement, il exerce en libéral dans son cabinet à mi-temps, et enseigne à la fac. Samantha elle, un peu plus jeune, est étudiante en deuxième année de kiné. Ils sont tous les deux mobilisés à l’AP-HP depuis quelques jours seulement pour renforcer les services. Un temps de recrutement un peu long à leur goût au vu des circonstances, mais probablement très compliqué à mettre en oeuvre. La fac était convertie en cours à distance, même si les élèves étaient appelés à se mobiliser. Le cabinet de Frédéric lui, ne pouvait plus qu’accueillir les urgences médicales à cause du confinement, une proportion donc très minime de patients. Ils effectuent des horaires lambda, les 35 heures hebdomadaires classiques. Samantha m’explique qu’elle est payé au nombre d’heures qu’elle effectue, et imagine qu’elle sera payée au SMIC, même s’il elle n’a pas eu d’informations à ce sujet lors de son recrutement. Frédéric précise : 

 

« Frédéric : De manière générale, ce qui a été fait dans le cadre de l’état sanitaire exceptionnel, c’est que désormais les étudiants qui sont mobilisés, c’est vrai pour les infirmiers, c’est vrai pour les kinés, devront être payés. Le contrat sera sur une base de 1400€ je crois. Ce qui n’est pas le cas habituellement. Les stages habituellement c’est, en fonction du nombre d’années d’études, 30 ou 40 € la semaine. C’est l’indemnisation. (…) Y’a quelques années c’était zéro.

 

Et quel est votre état d’esprit par rapport à votre présence dans l’hôpital, et par rapport aux moyens mis en oeuvre par l’état ?

 

Samantha : J’ai fait que cet hôpital-ci en renfort. Je me suis sentie bien accueillie quand je suis arrivée. C’est vrai que toute l’équipe, en tout cas pour notre service, a fait qu’on se sente bien, qu’on se sente intégré. Ils nous ont intégrés aux transmissions, donc on a assez vite pris nos marques. Je trouve. Et je suis assez contente qu’on soit là puisqu’il n’y avait plus de kiné dans le service depuis trois semaines je crois. Donc on est assez content, même les patients.

 

Frédéric :  Au niveau des aides soignants c’est un vrai soulagement pour eux. Le contexte sanitaire est arrivé dans un contexte, pour les kiné en tout cas, où c’était très compliqué. Il y avait très peu de postes occupés au final. Même avant le confinement. Il y a très peu de kiné qui vont à l’hôpital. Donc il y a plein de postes vacants. On peut en parler sur d’autres thématiques, à tel point que d’autres professions sont embauchées sur ces postes là, c’est illégal, mais bon, c’est un autre débat.

 

Vous pouvez en parler si vous voulez.

 

Frédéric : On sait que sur des postes de kiné, on va embaucher d’autres professionnels, qui ne sont pas kinés, pour suppléer le manque d’effectif. Parce que les patients faut quand même qu’ils soit stimulés, et ils ont besoin d’aide. Alors c’est un travail qui est différent. C’est pas légal, mais pour plein de raisons, les kinés ne veulent pas aller à l’hôpital. L’essentiel c’est que c’est payé au lance-pierre. Et comme une partie des études peut être privée …

 

Samantha : Oui et avec des conditions de travail selon certains hôpitaux parfois … compliquées. 

 

Frédéric : Mais c’est aussi vrai pour les infirmiers et autres … Vous pouvez pas vivre en région parisienne avec 1 400€ par mois, si en plus vous avez payé vos études jusqu’à 10 000€ l’année. (…) Mais sinon les équipes de soignants ici nous accueillent à bras ouverts, c’est vraiment top. Là dessus ça me surprend pas. Il y a une véritable solidarité. On est tous dans le même bateau. Donc on s’aide par rapport à ça. Et de toutes façons, je pense que ça se voit, d’une manière générale les professionnels sont assez dévoués. Et ça fait des années qu’à l’hôpital on travaille sans les moyens de faire ce qu’on est sensé faire. Le contexte là, ne fait pas exception. Il peut rajouter de l’amertume, individuelle, car on a envie de dire : « bon, bah, on avait prévenu… » depuis le temps que ça râle. Mais les professionnels de santé ont cette conscience que ça, ça se regèlera après la crise. C’est pas maintenant qu’on va se mettre en droit de retrait parce que là c’est le bordel. Non pas du tout. La priorité c’est d’aider les patients, que ça soit les patients Covid directement problématiques, ou les patients en perte de chambre, parce qu’avec le Covid on organise différemment les soins. Et ce qui est plutôt scandaleux, c’est qu’aujourd’hui en France, pour lui, on fait de la médecine de guerre. C’est vrai pour les patients Covid où on choisi les gens qui vont en réa. Mais c’est vrai aussi quand votre masque vous devez le laver. Votre masque vous devez le garder pendant 4h, alors que c’est pas fait pour.

 

Vous avez reçu des donations d’écoles ou d’entreprises ?

 

Frédéric : Nous on pourra pas savoir. (…) L’exemple que j’ai, c’est que je travaille ici depuis lundi. Du coup, on me fourni ça (il me montre sa tenue) mais on m’a fait comprendre qu’il n’y aurait pas de quoi assurer toute la durée de ma mobilisation avec ça. 

 

Samantha : Et moi c’est ma tenue d’école.

 

Et vous devriez en changer régulièrement ?

 

Frédéric : Alors ça c’est un pyjama jetable tout simplement. C’est un truc de bloc. Normalement ça me fait ma journée. Mais ils m’ont dit, je suis mobilisé 15 jours par exemple, ils ont pas pour moi 15 jours de blouses comme ça.

 

Samantha : Et moi par exemple, vendredi, j’ai été dans le service des patients Covid et avant de rentrer je disais : « mais si jamais quelqu’un me tousse dessus avec ça, et que je peux pas me changer… » y’a pas de solution à ça. Je l’aurais gardée toute la journée ; C’est pas arrivé mais …

 

Frédéric : Cette problématique de vêtements c’est pas forcément dangereux pour les patients, c’est dangereux pour nous. En fait, le risque c’est qu’on ramène le virus de l’hôpital chez nous. Par exemple, on m’a dit d’utiliser mes blouses d’étudiant, que j’ai encore chez moi. Le problème, c’est que, si je les ramènes ici, et que ça part dans la lingerie générale, je les retrouverai pas. Faut qu’on se démerde pour les laver chez nous. Mais si je les laves chez moi, ça veut dire que je ramène « ça » chez moi, fin bref. C’est un peu les mêmes problématiques que les professionnels de santé en ville au final.

 

Pour combien de temps le confinement va-t-il encore durer selon vous ? Qu’est-ce que vous espérez ?

 

Frédéric : Mon opinion serait de ne pas avoir d’opinion. Parce que je suis pas épidémiologiste. Je suis pas virologue. Je suis pas politique. Y’a des données de santé publique à prendre en compte, mais des données politiques aussi. (…) Y’a pas de raison, à priori, que ça soit plus court que ce qu’on a pu voir dans les pays asiatiques. Compte tenu en plus du comportement de la population française de manière générale. Là, de ce qu’on sait, ça va durer au moins 45 jours. Et c’est évident que le déconfinement sera progressif.

 

Samantha : Là, on est dans une crise sanitaire, qui va forcément engendrer une crise économique, vu l’état d’arrêt dans lequel se trouve la France et les autres pays du monde. On ne sait pas l’enjeu politique qui est derrière, ni l’enjeu économique, qui n’est pas non plus négligeable. Mon père est directeur d’entreprise, et il envisage de ré-ouvrir sa société fin mai parce qu’ils ne pourront pas survivre à la crise éternellement. 

 

Frédéric : Une bonne décision médicale ça aurait été un confinement plus stricte, tout de suite. Mais une bonne décision médicale n’est pas forcément une bonne décision politique. Après, de manière générale, ce qui n’est pas normal c’est que la stratégie qui a été appliquée, ait été appliquée parce que la France n’avait pas les moyens qu’elle aurait du avoir. Il n’y aurait pas eu, peut-être, de tels conséquences économiques, si on avait eu les stocks qu’on devait avoir, de masques, par exemple. Et s’il y a eu probablement cette impression de mensonge d’état, que j’interprète de manière très personnelle, c’est parce qu’en fait, il s’avère qu’on avait pas les moyens matériels d’avoir une réponse à la hauteur d’un pays développé comme la France. C’est l’interprétation que j’en fait.

 

Comment vous sentez-vous face au risque de contaminer vos proches ?

 

Frédéric : Dans le service où on travaille c’est des patients qui n’ont pas le Covid. Tous les patients qui ont le Covid, ils sont dans des services spécifiques et ils sont vraiment entre eux, pour éviter justement qu’il y ait du personnel qui passe d’un service à l’autre. Donc par rapport à notre travail je suis pas spécialement inquiet. Par rapport au reste, par exemple : la grand-mère d’une amie a probablement le Covid. Je l’ai vu hier pour l’aider. C’est sûr, c’est anxiogène. Mais en même temps on a une façon simple de se protéger. C’est pas très compliqué de rester à distance. Je me sens pas en danger, j’ai 30 ans, j’ai pas de comorbidité ni de pathologies particulières, je suis pas à risque. La probabilité que j’ai un problème est extrêmement faible. Je suis serein même si ça arrive. (…) Là, on se rend compte que les obèses sont beaucoup plus touchés que les autres, donc on peut être jeune et obèse, et du coup à risque. On a la chance de comprendre comment ça fonctionne, et donc on sait comment se protéger. Quand on sait pourquoi on fait les choses c’est beaucoup plus simple.

 

Oui, je constate qu’ici, les gens que j’ai pu croiser, ou auxquels j’ai pu parler dans l’enceinte de l’hôpital, sont très sereins, par rapport à moi ou au reste de la population.

 

Samantha : C’est sûr que c’est anxiogène. On ouvre les médias, on parle que de ça, on parle de morts tous les jours. C’est normal que la population soit inquiète, et y’a de quoi. Effectivement, nous on est pas en contact avec des personnes « Covid » donc peut-être que ma réaction changerait si je passais toutes mes journées avec des gens qui ont le Covid. Mais là, c’est pas le cas. 

 

Frédéric : Pour étayer le propos, moi à partir de demain je change d’hôpital. Ils ouvrent un service spécifique pour les gens qui sortent de réanimation Covid. Donc des gens qui ont le Covid, mais qui théoriquement, ne sont plus vraiment à risque d’infecter d’autres personnes. C’est sûr que mon état d’esprit va forcément changer. Au moins par rapport à ça. Ça rajoute de la lourdeur dans les démarches. Quand on parle à nos collègues qui sont dans les services Covid, c’est vrai que c’est lourd de devoir toujours se changer, etc… Ça parait idiot quand on le fait une fois, mais à chaque fois, faut le faire, faut le faire… Ça restreint les possibilités. Mais pour nous, qui sommes en deuxième, troisième ou quatrième ligne, je pense qu’on est pas du tout les plus à plaindre et on peut largement supporter ça. Mais quand je discute avec des amis qui sont en réanimation, là c’est lourd, là c’est impressionnant. Là je comprend l’épuisement qui peut y avoir derrière, physique et psychologique.

 

Par rapport à ce sentiment d’amertume que vous avez évoqué précédemment, est-ce que vous avez participé aux manifestations des dernières années ?

 

Frédéric : Moi j’ai manifesté. Pas à chaque fois, je l’ai fait deux fois. Et une fois j’ai juste fermé mon cabinet en guise de soutien. C’est vrai qu’on a envie de dire : « bah on l’avait dit. ». Et c’est dramatique de devoir en arriver là. L’épidémie ça peut être une opportunité, pour réagir par rapport aux décennies de démantèlement de l’hôpital. La question c’est : Est-ce que l’opportunité va être saisie ? Ça, on ne sait pas.

 

Samantha : Moi j’étais étudiante, donc je suis pas sous le même statut. (…) Je vais pas dire que je me sens moins concernée, parce que c’est ce qui m’attends dans deux, trois ans au final, mais vu que je suis pas sur le terrain, j’ai pas manifesté. 

 

Le message de l’État au début de la crise, c’était que la population n’avait pas besoin de porter de masques dans la rue. Que pour en porter un, il fallait encore savoir l’utiliser (Sibeth  Ndiaye, le 20 mars sur BFM TV). Aujourd’hui, le message a complètement changé. Il faudra porter un masque. Et Christophe Castaner, ministre de l’intérieur, pour justifier ce revirement de situation, a déclaré (sur C’est à vous, le 7 avril, tc: 22min20) qu’au début de la crise, au coeur du gouvernement, on pensait que le virus était aéroporté, tandis qu’aujourd’hui on part du principe qu’il se transmet par gouttelettes. Est-ce que ça vous parait cohérent ?

 

Frédéric : Oui ça l’est. Parce que c’est un virus qu’on ne connait pas. On pouvait juste se fier à ses cousins, mais ses cousins c’est pas ses jumeaux. Il y a plein de choses qu’on ne connait pas. Et c’est pour ça que c’est compliqué à gérer. Il y a probablement un peu d’hypocrisie derrière, mais qui se « légitimise » sur un discours politique, si vous savez que vous n’avez pas tous les masques pour protéger la population. Que ça soit normal, ou pas, c’est un autre débat. Mais si vous dites que, ce qu’il faut faire, on a pas les moyens de le faire, je pense que demain dans la rue, c’est le chaos. C’est comme ça que je l’interprète. Ils ont fait le choix de presque faire un mensonge par omission, on va dire, pour éviter ça. (…) Mais encore une fois, c’est pas normal qu’il n’y est pas eu les moyens de se protéger. »

 

Sur ces mots je les remercie pour leur temps, et les encourage pour la suite. Puis, je continue mon chemin. Je croise alors Élodie qui part en pause déjeuner. Elle accepte de m’accorder quelques minutes sur une table en extérieur. Ses collègues la rejoindront plus tard. Élodie est psychométricienne, son travail consiste à accompagner les personnes en gériatrie qui ont des troubles de l’identité, parce que la maladie, ou tout simplement le vieillissement, altère leurs repères corporels, et donc leurs émotions. Avec ses collègues, elle prend soin autant du corps que de l’état d’esprit. Elle est en poste depuis longtemps dans l’hôpital. Elle a donc gardé ses horaires et son salaire habituel. Mais son service manque de personnel. Elle doit donc parfois aider et s’occuper des taches qui reviennent, en temps normal, aux aides soignants. Ne voulant pas abuser de sa pause repas, je l’interroge directement sur l’épidémie en cours :

 

« - Vous êtes en contact avec le Covid ? 

 

Élodie : Ça dépend des services. Dans le mien, on a des patients qui ont le Covid, ou qui l’ont eu. Ils sont pas en « aiguë », dans des situations très graves, comme à la réa. Mais ils ont quand même des symptômes plus ou moins importants. Il y en a qui vont juste avoir une perte de goût, des courbatures, d’autres, une fièvre très importante. En général, ils arrivent déjà avec des troubles cardiaques, respiratoires ou autres, parce que se sont des personnes âgées. Il peut y avoir des troubles cognitifs, ou des démences assez importantes qu’il faut gérer en plus. 

 

Comment est-ce que vous vivez les événements actuellement ?

 

Élodie : Je me sens pas dans un moment anxiogène, pour ma part. Mais j’ai des collègues qui eux, le vive très mal. Ça amène à des angoisses de mort qui peuvent être très importantes chez certaines personnes. Dans l’équipe de rééducation dans laquelle je travaille, on est tout de même très soudé. On parle beaucoup. On essaye d’être en soutien aux équipes soignantes qui sont plus en difficultés, que se soit au niveau logistique ou sur un plan plus personnel.

 

Vous avez peur de ramener le virus chez vous, ou de contaminer vos proches ?

 

Élodie : J’ai déjà été malade. Et j’ai déjà contaminé mon proche. Comme ça, c’est fait. (Me dit-elle en rigolant). Quand on a su que notre bâtiment allait accueillir des patients Covid, j’ai informé mon conjoint, et on a décidé d’un commun accord que lui, il n’irait pas travailler pour éviter, si je le contamine, de contaminer d’autres personnes.

 

Est-ce que vous avez suffisamment de matériel à votre disposition ?

 

Élodie : Ici, par rapport à d’autres structures, j’ai l’impression qu’on a pas trop à se plaindre. Mais on est obligé de faire de la rétention, beaucoup. Tout du moins dans mon service. On fait attention aux masques, aux surblouses… Un petit peu à tout en fait. Les surblouses on devrait les utiliser comme des gants. Dès qu’on rentre dans une chambre, on doit en mettre une, et l’enlever au moment de sortir. Mais là, on a une surblouse pour toute la journée. Donc au niveau transmission, hygiène, c’est pas le top. Mais on a pas le choix, pour ne pas se retrouver sans rien dans le futur. »

 

J’enchaine alors en lui demandant ce qu’elle pense des moyens mis en oeuvre par l’État pour gérer la crise, tandis que ses collègues s’installent à notre table. C’est l’une d’elle qui prend la parole :

 

« Julie : On a pas de moyens… Pour ma part je trouve qu’il y a des mesures d’austérité depuis des années à l’hôpital public et que tout à coup … » Mais elle s’arrête lorsque je les préviens que j’enregistre et que je suis journaliste. Timidité, ou peur de tenir des propos qui embarrasserait ses supérieurs, elle ne précise pas. Élodie prend le relai de sa collègue :

 

« Élodie : Oui j’allais y venir. Le problème c’est que le manque de personnel, il était déjà là avant. Donc il n’y a pas de miracle. (…) En plus, il y en a beaucoup qui paniquent face au Covid. Entre ceux qui sont malades, et ceux qui ont peur pour leurs proches. J’ai une collègue aide soignante, elle vit avec ses parents, qui sont âgés. Elle-même, elle a des troubles respiratoires. Donc elle a préféré se faire arrêter pour éviter de se faire contaminer, elle, ou ses parents.

 

Est-ce que vous avez participé aux manifestations des dernières années ? (sa collègue ne dit rien, mais hoche la tête avec enthousiasme) 

 

Élodie : Oui régulièrement. On est conscient de toutes façons que ça ne change pas grand chose. Mais c’est quand même important de dire les choses comme elles sont, et d’essayer de communiquer, au reste de la population, dans quelle crise est l’hôpital actuellement.

 

Selon les déclarations officielles, les chefs d’État ont d’abord pensé que le virus se propageait dans l’air, puis sont revenus sur les conseils d’utilisation des masques en constatant que le virus était finalement contenu dans les postillons, et se transmettait par projections. Est-ce que vous trouvez ça cohérent ?

 

Élodie : Nous, on a un peu eu les informations inverses. A la base, c’était des protections gouttelettes, donc c’était par rapport aux postillons. Mais par la suite, on a eu les informations inverses. Par exemple, il fallait qu’on aère la chambre des patients, qu’on la ferme, qu’on reste pas plus de quinze minutes avec eux. Donc ça veut dire qu’il y avait un problème au niveau de la transmission dans l’air. Donc on nous dit un peu tout et son contraire. La confiance qu’on a dans ce que nous dises les hygiénistes, ou l’État, elle est précaire quoi.

 

Ces informations que vous venez de donner là, c’était pendant le confinement, ou c’était avant ?

 

« C’était à peu près quand ça a commencé. » me répond Élodie. Et une troisième collègue intervient alors :

 

« Hélène : Les réglementations changent tout le temps en fait. Par rapport à l’hygiène, au début, on nous disait que les masques, c’était toutes les 3h. Après 4h. Puis finalement, maintenant on les gardes. On peut même les faire sécher et les ré-utiliser. (une quatrième collègue s’écrit alors « Ah bon ?! » en fond) Les sons de cloches sont très différents. C’est compliqué pour nous de savoir ce qui relève de la réalité, de ce qu’on nous dit pour nous faire économiser les stocks : on manque de moyens, et de quantité. Même si, pour les masques, ça va à-peu-près.

 

Élodie : Les cadres sont obligés de gérer les stocks de masques pour qu’on en ai dans les services. Même si la plupart arrivent à s’auto-réguler, certaines personnes en prennent pour eux.

 

Donc il y a des vols si je comprends bien ?

 

Hélène : Oui. Il y en a même qui sont dans le coffre, notamment les ffp2. (…) On nous en donne un par jour. Les masques chirurgicaux (en papier) c’est deux par jour. Un le matin, un l’après-midi.

 

Est-ce que c’est suffisant deux masques par jour pour se protéger ?

 

Élodie : Le masque chirurgical, normalement oui. Mais c’est pas sensé nous protéger, c’est sensé protéger l’autre. On continue à protéger les patients de nous, au cas où on serait porteur sain du virus. Mais si le patient est infecté, ça ne nous protège pas. On porte des masques chirurgicaux avec des patients sensés ne plus être contaminés, ou tout du moins, contagieux. Et ça aussi ça a beaucoup changé. Au début, au bout de quatorze jours, les patients n’étaient plus sensés être contagieux. Maintenant, c’est au bout de vingt-quatre jours. (…) Finalement, on ne sait pas s’ils sont encore à risque ou pas.

 

Qu’est-ce que vous espérez pour la suite ?

 

Hélène : Le plus tôt possible sera le mieux. Que la situation se résolve je veux dire. Il faut que toutes les personnes restent bien confinées et qu’elles suivent les recommandations qu’on donne pour l’instant. Là où j’habite, je vois encore plein de personnes se promener, en groupe. C’est pas comme ça qu’on arrivera à résoudre la propagation du virus.

 

Élodie : Il y a le confinement en dehors de l’hôpital et celui à l’intérieur. Ce sont deux choses différentes. Le confinement en dehors de l’hôpital se terminera avant. Alors que nous, on paiera encore les conséquences de la pandémie. Et ça, ça va être très long. Je pense qu’en Juin, on sera encore avec des patients qui seront, soit en rémission, soit en soin palliatif.

 

Quels sortes d’événements on pourrait attendre du confinement au delà du Covid ?

 

Élodie : Il y a l’isolement qui va avoir des impacts, qui en a même déjà un, qui peut être important chez certaines personnes, notamment celles qui avaient déjà des tendances dépressives. Et ça peut aller jusqu’à un syndrome de glissement, et la mort. Sans qu’il y ait un rapport avec une maladie quelconque.

 

Hélène : Les patients n’ont plus le droit aux visites, donc ils sont seuls dans leurs chambres. Les animateurs sont moins présents qu’avant dans tous les services. (…) Certains moments collectifs ne sont plus d’actualité. Donc j’ai l’impression qu'ils sont beaucoup plus isolés. Et ça, c’est une conséquence hyper importante pour les patients. On aura un bilan de mortalité qui sera important, et pas seulement à cause du Covid.

 

Camille : Oui, toutes les autres pathologies qui n’ont pas été signalées. Apparemment à Paris, il y a beaucoup moins d’appels aux urgences pour les AVC. Et on se demande où passent ces gens là. Ma soeur travaille dans un service pour les AVC justement, et leur nombre a diminué drastiquement ! Est-ce qu’ils arrivent à joindre les urgences ? Est-ce qu’ils n’osent tout simplement pas appeler parce qu’ils n’ont pas envie de choper le Covid en allant à l’hôpital ? Et je pense, que ceux qui sont restés chez eux vont avoir des conséquences bien lourdes. Et il y a beaucoup d’autres pathologies. »

 

Les médecins m’expliquent alors qu’on ne meurt pas forcément d’un AVC. Il peut y avoir des séquelles assez importantes, comme une hémiplégie (paralysie d’une ou plusieurs partie du corps d’un même côté) ou une paraplégie (paralysie plus ou moins complète du tronc et des membres inférieurs). Ou même des troubles de l’élocution ou des troubles de la préhension nécessitant de la rééducation le plus rapidement possible. Puis elles m’expliquent que l’organisation de l’hôpital est très hiérarchique, chacun rends des comptes à son supérieur, mais personne ne sait exactement comment les informations circulent. Chaque jour les consignes sont différentes : quels types de patients vont arriver, quels patients ou quel étage privilégier, etc… La rééducation était donc mise en stand-by au début, car tout le monde était perdu et désorganisé, mais la situation s’est aujourd’hui plus ou moins stabilisée. C’est désormais une médecin qui coordonne l’entrée des patients dans tous les services, alors qu’auparavant, c’était les médecins qui décidaient qui pouvait rentrer dans leur propre service.

Sur ce, j’en ai fini avec mes questions. Je les laisse reprendre leur pause repas. Juste avant, je demande à Élodie son adresse mail pour que nous puissions rester en contact. Elle prend mon stylo et mon carnet dans ses mains pour l’écrire. Geste anodin, mais pourtant révélateur : décidément les médecins ne sont pas hypocondriaques.

 

Une des médecins, restée jusqu’ici silencieuse prends alors la parole et m’alerte sur le devoir de réserve des médecins. Maintenant que l’interview est terminée, elle explique qu’elle n’a rien osé dire, et qu’elle ne sait pas ce qu’elle aurait pu ajouter d’utile. « Tout n’est pas toujours bon à savoir. Je sais pas… J’ai peur que si certaines informations se savent, ça crée une panique. » me dit-elle. A demi-mot, elle pointe le doigt sur l’importance de la communication en tant de crise, la crainte de voir s’élever un chaos national. Cela me laisse entrevoir une certaine volonté au sein de la direction de l’hôpital de fermer ses portes aux journalistes, et de contrôler l’accès à certaines informations. Mais surtout, elle est contrainte par la loi d’éviter toute mani­fes­ta­tion d’opi­nion de nature à porter atteinte à l’auto­rité de la fonction public. C’est ce qui me poussera, lors de la rédaction de cet article, à changer le nom des soignants interviewés, à taire le nom de l’hôpital, et à ne pas utiliser mes photos.

 

Je croise par la suite une aide soignante - juste en dessous des infirmières dans la hiérarchie hospitalière, me précise-t-elle. Amandine a peu de temps à m’accorder alors nous ne discutons qu’une dizaine de minutes. Elle m’explique qu’au début de la crise c’était compliqué. Le manque de matériel se faisait ressentir cruellement. Aujourd’hui, ça va mieux, même si ça arrive au compte-goutte. Son service - l’oncologie - a reçu des sprays désinfectants de la part des coiffeurs alentours. Le sentiment d’amertume qu’exprimait ses collègues revient à la charge : dix-sept ans qu’elle exerce dans cet hôpital, et elle ne cesse de voir le personnel partir à la retraite, pour ne jamais être remplacé. Les nouveaux arrivants enchainent les CDD de un, deux ou trois mois, et n’obtiennent que très rarement un CDI. « On va commencer à faire de la maltraitance » me dit-elle. Par exemple, son service est officiellement divisé en deux. Une partie est réservée aux patients positifs au Covid-19, tandis que l’autre tient les patients non-infectés à l’écart du virus. Mais la réalité est bien moins commode. Dans les faits, ils sont tout de même obligés d’accepter certains patients testés positifs dans le service « non-covid » pour absorber le manque de place. Ceci, alors même que leurs patients sont gravement immunodéprimés. « Au dernier mouvement (social) les gens se faisaient taper dessus par les CRS, et là on a le tapis rouge quand on va faire nos courses. » Comme elle le dit, il aura fallu ça, ce virus, cette crise, pour que les gens s’aperçoivent que le milieux hospitalier est en pleine déliquescence. Je lui demande alors ce qu’elle pense des applaudissements quotidien à 8h de la populace à ses fenêtres : « Moi ça me dérange pas, sauf qu’ils faut qu’ils restent chez eux après. » Je tique ; pour la troisième fois aujourd’hui on m’explique que la population n’a pas compris le message simple du gouvernement : plus elle respectera le confinement, plus elle sera de nouveau libre rapidement. Des propos qui montrent que la propagande d’état a bien fait son chemin, même jusqu’à celles et ceux à qui elle fait subir en temps normal ses pires politiques d’austérité. Scander : « Restez confiné ! » c’est pourtant adopter et promulguer un discours étatique visant à détourner notre attention de nos gouvernants. Pour rappel, il y a quelques mois encore, selon le gouvernement, le problème avec la lutte pour l’écologie, ce n’était pas le capitalisme ou les marchés financiers, mais des gilets jaunes refusant qu’on taxe leur carburant. Et bien aujourd’hui, même technique de diversion : si le virus se propage, comme l’a dit Lallement, c’est la faute des indisciplinés … Amandine à tout de même quelques mots pour les personnes en situations difficiles. Tout le monde ne vit pas le même confinement. Mais dans ce laps de temps trop court dans lequel s’insère notre entretien, elle n’a pas de mot contre la décision du gouvernement, de garder actives les grandes industries, où travailleurs et travailleuses, s’entassent désormais au péril de leurs vies sous la contrainte financière. De plus, le confinement n'est rien d'autre qu'une solution temporaire à un problème qui s'inscrit sur le long terme ; sans immunité collective, le risque d'une recontamination planera sur nous jusqu'à l'obtention d'un vaccin.

 

Il est bientôt 13h30. En attendant de rejoindre le personnel qui m’a donné rendez-vous, je décide d’arpenter l’hôpital plutôt que de me lancer dans une autre interview. Je reste dans les couloirs extérieurs. Je passe plusieurs affiches de la CGT, placardées contre les murs, appelant à la grève contre la réforme des retraites. Il n’y a quasiment personne. Je croise deux couvre-chaussures laissés à l’abandon par terre au détour d’une bifurcation. Je me dirige alors au self. La majeure partie du personnel est en pause déjeuner. Rien ne sort de l’ordinaire, mise à part les caissières, contrôlant les entrées et sorties des plateaux repas. Elles portent des masques et des gants chirurgicaux. Puis, à ma sortie du bâtiment, je suis interpelé. Une voix forte résonne au loin : « Vous êtes journaliste ?! ». Je réponds par l’affirmative et m’approche du groupe de personnes qui m’attend. Les regards se posent sur moi. Les nouvelles vont vite ; on me cherchait. Pour la première fois depuis mon arrivée, on me signale que les visites sont interdites. Je ne suis pas sensé être là. C’est la directrice de l’établissement en personne qui m’annonce alors : « Vous avez un masque. Vous connaissez la situation. Je vous pris de quitter les lieux s’il vous plait. Au revoir monsieur. » Poli, mais sec. Oui, j’ai un masque autour du cou. De la dizaine de membre du personnel qui m’entoure, je suis d’ailleurs le seul a porter un masque. Et de la vingtaine de professionnels de santé à qui j’ai pu adresser la parole aujourd’hui, personne n’a manifesté une inquiétude quant au risque que je puisse propager le virus. Je m’en vais donc respectueusement, et retourne chez moi, inquiet, pour la liberté de la presse.