Mars 2020

    La télévision accouche d’oeuvres dont les styles narratifs et les projections sont largement autonomes par rapport à d’autres secteurs artistiques. Elle fonctionne selon une économie propre, jette un regard particulier sur le monde, modélise cette vision, et se fonde sur ses propres codes pour s’adresser au public. Elle introduit ainsi des balises mentales inédites pour construire du sens commun. Elle configure en soi une culture singulière, renvoyée à flots continus dans l’espace public, où là, elle se confronte avec les autres sources d’information et de représentation. Sa puissance ressort moins de sa présence envahissante dans le quotidien des individus que de sa prétention à brasser et embrasser l’ensemble des segments de la vie sociale et politique.

    Plus généralement l’invasion des médias électroniques a bousculé nos perceptions. L’espace public des sociétés avancées est peuplé d’images et de sons plus que d’écrits. Il est constellé de fictions qui réfractent nos humeurs et nos affres. Il met en scène l’expression d’individus ordinaires ou d’artistes « populaires » plus qu’il ne donne leur part à la rationalité, la rigueur et à la parole des politiques ou des intellectuels. Il décline une gamme de registres tels que l’émotion, la futilité, la régression, la dérision, le fun et la parodie et s’attache peu à l’élaboration d’une raison commune ou d’un approfondissement de la pensée. Il se situe aux antipodes de l’espace délibératif animé par des individus dotés d’une libre conscience et d’un éthique communicationnelle, idéal-type défini par Habermas. Cette évolution signe un paradoxe : sous l’emprise des médias électroniques, les sociétés éduquées se seraient écartées du chemin de la rationalité progressiste tracé par la philosophie des Lumières pour se délecter des émotions instantanées et des plaisirs légers. Peut-on au contraire plaider qu’elles se sont donné d’autres instruments pour se penser et penser le monde ?

 

_ Monique Dagnaud dans Les artisans de l’imaginaire : Comment la télévision fabrique la culture de masse (2006)

Sociologue, directrice de recherche au CNRS et ancienne membre du CSA.